Kaléidoscope en noir et blanc – Ch 5 : Madame Patmore


th - CopieUnivers : Downton Abbey

Synopsis : L’introduction d’un élément extérieur comme prétexte à explorer les réflexions des personnages que l’on connait…

Au moins elle ne se fait pas prier pour manger… D’ailleurs, ça fait plutôt plaisir à voir ! se dit madame Patmore. « Rien ne donne plus faim que le chagrin », se souvint alors la cuisinière…

Déjà que cette femme avait la tempe et la joue brûlées ainsi que le regard vide ou absent, ç’aurait été une vraie misère qu’elle eût en plus les yeux enfoncés au dessus de joues creuses et d’un corps maigrichon ! Au moins, elle prenait les forces dont elle avait besoin. Pour madame Patmore c’était là l’essentiel.

Mrs Dillon faisait toujours honneur à ses repas, et ne manquait jamais de la féliciter sur l’excellence de la cuisine, même si les déjeuners et soupers du personnel n’avaient rien à voir avec les trésors de virtuosité culinaire qu’elle déployait pour les repas de la famille Crawley.

Que ce fût sincère ou dit par pure politesse, c’était là une attention qui faisait plaisir à madame Patmore. Au moins Alice Dillon se comportait en personne parfaitement bien élevée, et elle aurait aimé qu’il en fût de même pour tous les chenapans qui gravitaient autour de sa cuisine. Surtout Jimmy et Ivy. Quant à ce voyou de Thomas, c’était encore autre chose…

Pour le reste, pas toujours très causante, la nouvelle. Un peu de conversation polie sur la pluie et le beau temps, quelques réflexions sur l’actualité et les nouvelles dans le journal, guère plus. Quoique… lorsqu’ils discutaient de sujets plus généraux, ou au contraires plus particuliers, c’était selon, il semblait parfois à madame Patmore qu’elle s’apprêtait à dire quelque chose qu’elle pensait pouvoir être pertinent, allant même jusqu’à commencer à ouvrir la bouche, puis qu’elle se ravisait au dernier moment, retombant dans le mutisme qui lui était familier. À ces moments là, madame Patmore paierait volontiers plus d’un penny pour ses pensées et pour savoir ce qu’elle avait été sur le point de dire, mais il semblait difficile de faire parler Alice de quelque chose qu’elle avait finalement décidé de passer sous silence.

À la rigueur quelques lampées de vin la rendaient un peu plus loquace – madame Patmore avait plusieurs fois tenté cette approche, avec modération – mais Alice ne buvait jamais au point de laisser tomber les barrières qu’elle paraissait avoir érigées autour d’elle… Tout ce que la cuisinière avait réussi à apprendre de ces tentatives était qu’apparemment, Alice s’y connaissait en bons vins. Monsieur Carson en serait certainement ravi, ou du moins le serait-il s’il s’était agit d’un valet de pied et non d’une simple bonne.

Elle avait aussi l’air d’avoir la tête solidement plantée sur les épaules, et d’être pétrie bon sens ; voici qui ne pouvait que plaire à madame  Patmore. Elle en avait plus qu’assez de ces gamines rêveuses et de ces jeunes filles en fleur passant leur temps à rêvasser à une vie meilleure qui n’arriverait jamais plutôt qu’à profiter de celle qu’elles avaient déjà – et auraient probablement toute leur vie. Encore que « profiter » ne parût pas le mot juste pour ce qui était d’Alice : elle ne semblait jamais joyeuse à propos de rien, ne jamais s’enthousiasmer pour rien. Sauf peut-être quand ces revues et bouquins dans lesquels elle était souvent plongée lui arrivaient par courrier – le seul courrier qu’elle semblait recevoir, d’ailleurs – ou qu’elle les dévorait (« dévorer », même mot que pour sa cuisine, franchement quelle idée !) un crayon à la main, griffonnant par-ci par-là on ne savait quoi. Les seuls moments où elle paraissait s’intéresser à quoi que ce soit, aimer quoi que ce soit.

Non, décidément, cette fille était trop taciturne au goût de madame Patmore. Il était difficile de se sentir à l’aise en sa seule présence. En fait et sans savoir bien pourquoi, Beryl Patmore était parfois titillée par l’envie de la prendre par les épaules et de la secouer un bon coup en lui criant de se réveiller un peu.

Oui, je sais, c’est idiot mais c’est ainsi. J’en ai marre de la voir là posée comme un meuble tous les matins, tous les midis et tous les soirs que le Bon Dieu fait.

Mais dans le fond, c’est peut-être une déformation professionnelle. Le résultat de trop d’années passées comme simple servante, à devoir se rendre discrète à l’étage des patrons et à se fondre dans la tapisserie… Pas beaucoup plus qu’un meuble. Un meuble utile.

Dans ce cas, bon sang que je suis contente d’être cuisinière !

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